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«Un incubateur pour les entreprises de l’économie sociale»

Daniel Tesch est devenu directeur de l’Uless le 1er mai 2020, alors que la crise sanitaire sévissait déjà depuis plusieurs semaines. Il se montre optimiste quant à l’avenir du secteur de l’économie sociale et solidaire qui, au Luxembourg, est en phase de développement.

L’Union luxembourgeoise de l’économie sociale et solidaire (Uless) a pour mission de fédérer et défendre les intérêts collectifs des acteurs de l’économie sociale et solidaire. Un secteur qui connaît un beau développement en Europe, mais reste un peu à la traîne au Luxembourg , où paradoxalement le terreau pour son épanouissement est fertile. Les défis seront donc nombreux au cours des mois et années à venir pour l’Uless. Daniel Tesch en est conscient et fait montre d’un bel optimisme.

Comment se structure actuellement le secteur de l’économie sociale et solidaire au Luxembourg?

Daniel Tesch. – «Il est en cours de définition. Actuellement, les acteurs traditionnels se retrouvent dans deux activités principales: d’une part les soins aux personnes, d’autre part l’aide aux plus fragiles, notamment via la réinsertion de personnes au chômage. Il y a évidemment d’autres thématiques qui existent, mais qui sont sans doute moins visibles, mais appelées à se développer. Je songe au logement, à l’immigration.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur les activités de l’économie sociale et solidaire?

«L’impact n’a peut-être pas été aussi fort que pour d’autres secteurs. D’un point de vue financier, beaucoup de structures sont soutenues par l’État. Le plus dur a été sans doute dans les soins aux personnes, où il fallait assurer la sécurité des travailleurs, prendre des mesures de précaution, donner des formations.

Quelles sont les perspectives pour l’an prochain?

«C’est difficile de le dire, car les paramètres sont nombreux. Pour les moyens financiers, tout dépendra des finances de l’État. Y aura-t-il des arbitrages à faire, une récession? Je ne sais pas. Ce qui semble certain, par contre, c’est qu’il y aura plus de personnes au chômage et que dès lors, le secteur aura besoin de plus de moyens. Nous sommes comme d’autres acteurs économiques, un peu dans un scénario du «qui vivra verra». Nous étions un pays en croissance, où tout allait bien. Et tout d’un coup, cela s’effondre, mais je veux rester optimiste.

Beaucoup d’entreprises sociales sont soutenues par l’État, dites-vous. Est-ce appelé à changer?

«Le paysage va sans doute évoluer. L’Uless n’en est qu’à ses débuts et se développe. Notre ambition est clairement de faire de plus en plus appel à des entreprises qui fonctionnent avec des fonds privés et de les inviter à nous rejoindre.

La loi sur les sociétés d’impact social (SIS) semble plomber le développement du secteur tout entier…

«Cette loi est en cours de révision pour devenir plus inclusive. En réalité, elle ne fonctionne pas du tout, car elle empêche les capitaux privés de s’intéresser au secteur. Le texte de la loi de 2016 est très prudent, alors que paradoxalement, la place financière demandait à l’économie sociale et solidaire de s’ouvrir plus aux capitaux privés. C’était évidemment une bonne idée, car ce qui compte, c’est l’impact social final, pas d’où viennent les capitaux. La réforme s’impose, car si l’État a des réserves financières, elles ne sont pas inépuisables.

C’est donc un vrai obstacle?

«Il faut nuancer: ce n’est pas un obstacle en soi, car celui qui veut investir peut toujours le faire. Mais cela est contraignant en ce qui concerne les coûts (un réviseur d’entreprises doit intervenir chaque année, un travail évalué en moyenne à 5.000 euros, ndlr), et il faut donc y réfléchir, adapter les exigences selon le type d’entreprise… Un audit est évidemment nécessaire dans les SIS, car il faut justifier des dépenses et pouvoir démontrer qu’on mérite des abattements fiscaux. Les indicateurs de performance sont aussi importants pour voir si les objectifs sont atteints. Reste à définir ce qu’est l’impact sociétal… Ce sera à la société civile, au législateur, de le dire.

Un autre objectif manqué est la conversion d’asbl en SIS…

«Après les coûts et la définition des indicateurs de performance, la gouvernance est le troisième élément qui doit être géré par la future loi. Cette transition du statut d’asbl en SIS doit être plus efficace. La loi prévoit des organes décisionnels indépendants. On sait que ce n’est pas toujours le cas. Comme on sait que des asbl se trouvent tout de même dans une zone grise, pas toujours de leur propre volonté d’ailleurs, comme Luxembourg Air Rescue ou l’Automobile club du Luxembourg où j’ai travaillé. Ce sont de fait des asbl, mais plus que cela aussi. La loi sur les SIS devra donc être accompagnée de la révision de la loi sur les asbl, c’est indispensable.

À quelle échéance la nouvelle loi est-elle attendue?

«Le but est de l’avoir pour la fin de l’année 2021. En espérant que d’autres priorités ne s’imposeront pas. C’est en tout cas grâce à cela que l’économie sociale et solidaire pourra devenir le troisième pilier de l’économie, avec les secteurs public et privé.

L’enjeu est de taille pour le Luxembourg?

«Oui, notamment car nous pouvons être la meilleure synthèse entre le modèle d’économie sociale anglo-saxon, basé beaucoup sur le mécénat, et le français, beaucoup plus dépendant de l’État. Tout est là pour aller vers plus d’engagement social et solidaire. Les plus jeunes y sont sensibles, et très concernés par les problématiques de l’immigration ou du logement, qui vont devenir des enjeux majeurs pour l’Uless. On constate que des initiatives très intéressantes voient le jour, l’autopromotion immobilière par exemple. Et cela contribue à réguler le marché.

Et que ne sera pas l’économie sociale et solidaire?

«L’économie sociale et solidaire ne sera jamais un danger pour la ‘grande’ économie, mais son complément, une de ses composantes. Ce ne sera pas non plus un concurrent déloyal… car tout le monde peut investir pour avoir un impact sociétal et social.

Quels vont être les principaux projets de l’Uless pour les mois à venir?

«Nous allons, en novembre, avoir une journée de réflexion qui va notamment servir à savoir comment et jusqu’où le secteur peut s’ouvrir au privé. Ce sera aussi l’occasion de définir un véritable plan stratégique. Selon moi, on doit aller bien au-delà d’un simple lobbying, mais aussi offrir à nos membres des services importants, mais qui ne sont pas leur priorité, dans les domaines de la communication ou du marketing notamment. On envisage aussi de créer, dès l’an prochain, un incubateur de l’économie sociale et solidaire, pour accompagner les projets. Enfin, il faut songer à un label «Activité sociale et solidaire», important pour la reconnaissance et l’image, qui aidera à fédérer encore plus et stimulera de nouvelles initiatives.»